Pour introduire à "Penser la Guerre ?"

Les guerres existent depuis le néolithique et rien ne permet de prévoir leur disparition. Mais comment expliquer cette persistance dans l’histoire ? Par-delà les multiples guerres et leurs multiples causes, les civilisations témoignent d’une activité belliqueuse récurrente qui fait question.

Ce livre tente d’approcher le phénomène de la guerre en s ‘appuyant sur l’anthropologie, la psychanalyse et la philosophie. Et il le discerne par-delà les causes ponctuelles. Certes, les différentes hypothèses sur la genèse des guerres — le jeu, la surpopulation et le territoire, la pauvreté et la propriété, l’Etat et le nationalisme, l’instinct violent, la pulsion de mort, la supériorité technique… — pointent les déterminations et les circonstances qui ont conditionné l’avènement de telle ou telle guerre. Mais ces causes sont aussi nécessaires qu’insuffisantes : elles ne permettent pas de comprendre les reprises et les dérives constantes des guerres — jusqu’aux massacres et aux génocides inutiles en regard des objectifs stratégiques.

D’autant que la menace de destruction totale s’est aggravée avec le passage d’une époque de la guerre sacrée et ritualisée pour la souveraineté d’un Etat vers une époque de progrès technologique, chimique et nucléaire. Notre époque désacralise la guerre en même temps qu’elle affirme, via les droits de l’homme, le caractère insacrifiable de l’être humain. Mais elle est devenue aussi celle de la possible auto-destruction de l’humanité !

Ces traits contemporains — de la civilisation économico-technique globale et de sa puissance d’anéantissement de la terre vivable et partageable — renvoient à une équivoque radicale qui est celle de la liberté. L’être humain, grâce au langage et à ses facultés, peut imaginer et projeter le dépassement de ce qui le détermine. Autrement dit, la liberté de l’être parlant, au-delà des nécessités bio-économiques, se manifeste par un saut culturel dans l’indéterminé qui lui ouvre des possibilités illimitées. Et celles-ci donnent lieu à des créations mais aussi à des destructions. Le passage aux limites, et d’abord à la limite de mort, devient en même temps un passage à l’immaîtrisable. La liberté, souvent ramenée à un choix pour le bien ou pour le mal, se révèle être radicalement une liberté pour créer ou détruire, parfois pour détruire et créer, dont les civilisations et leurs violences portent les marques équivoques.

Et pourtant, comme l’avait remarqué Freud à Einstein, même sachant les guerres inéluctables, nous ne cessons pas de nous indigner contre elles. Si, au-delà de la nécessité, l’illimité de la guerre participe de la liberté dans ce qu’elle a de plus mortifère, une issue s’ouvre dans son contraire, la vie culturelle au sens large, la création, le rire, l’érôs, la fête… Quelle autre chance reste-t-il à la paix hors de régimes démocratiques qui permettraient à chacun pareille ouverture de son existence depuis la mise en commun de la liberté de paroles et de l’égalité de conditions ?

Eric Clémens, Penser la guerre ?, Bruxelles, 2017, éditions CEP, 160 pp.

Eric Clémens, Penser la guerre ?, Bruxelles, 2017, éditions CEP, 160 pp.

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