Heidegger et la question juive

L’importance même de la pensée heideggerienne rend cruciale la question de son rapport à la pensée juive et à l’antisémitisme. Elle peut aller jusqu’à montrer que cette pensée juive l’a sous-tendu (cf. le livre de Marlène Zarader, La dette impensée. Heidegger et l’héritage hébraïque, Seuil). Mais elle se pose d’abord depuis la dénonciation – et la dés-énonciation possible – de l’antisémitisme dans la pensée heideggerienne.

Il y a deux pôles à cette mise en questions. D’une part, Heidegger use, à l’égard des Juifs, de stéréotypes (l’habileté au calcul, l’absence de monde propre et le déracinement…) liés à la tradition antijudaïque du catholicisme. Dans le contexte de la défaite humiliante de 1918 comme de la crise de 1929, en Allemagne, sous le prétexte de la concurrence sociologique, y compris universitaire, face à la réussite, économique et intellectuelle, d’une partie des Juifs, ces stéréotypes, on le sait, furent emportés de la persécution violente du bouc émissaire jusqu’à la tentative de destruction totale des Juifs, la Shoah. D’autre part, dans les Cahiers noirs comme dans ses cours sur Nietzsche et son livre non publié à l’époque Contributions à la philosophie. De l’avenance (Vom Ereignis),Heidegger élabore la destruction philosophique du racisme et de l’antisémitisme, du biologisme essentialiste de la notion de « race ». Il demande aussi la prise en compte de ses protestations contre l’imputation d’antisémitisme : distance prise, mais sans rejet, avec Husserl, suite aux critiques de ce dernier ; durant son rectorat, gestes de refus des mesures discriminantes contre les Juifs… Mais, par-dessus tout, il s’y attèle à la critique du nazisme effectif (le règne de la fabrication, la puissance guerrière, les masses grégaires…), sauf qu’il le fait dans l’équivoque nostalgique de l’esprit perdu ou manqué d’un authentique « national-socialisme ».

Entre ces deux pôles, cependant, apparaît un lien fondamental qui permet de justifier l’idée, avancée par Peter Trawny, d’une « contamination » de sa pensée par l’antisémitisme en dépit du rejet explicite, mais cantoné dans des écrits privés, du racisme antisémite et du règne de la brutalité hitlérienne conquérante. En fait, ce rejet est lui-même dépendant de et arc-bouté sur ce lien fondamental qui renvoie à la destruction de la métaphysique moderne et à son essence (historiale, d’un destin qui dépasse l’historique) en tant que technique et subjectivité (Gestell– arraisonnement ou dispositif de maîtrise du monde). Mais, si elle permet de saisir la « vision du monde » nazie, en quoi la modernité métaphysique intègre-t-elle le judaïsme (Judentum[1]) ? Pascal David, traducteur entre autres des Cahiers noirs, résume la chose : « Les rubriques sous lesquelles Heidegger prend position critique sur le génie juif ou le monde juif (Judentum)sont les suivantes : l’absence d’ancrage, l’absence d’histoire, la pure et simple computation à propos de l’étant, le gigantesque (ou le colossal), la rationalité vide se résumant à une simple comptabilité, le fait de ne pas pouvoir poser la question de l’être, la fabrication (ou faisance) de l’étant, l’absence d’attaches, le déracinement de tout étant hors de l’être. Toutes ces notions répertoriées relèvent de l’histoire de l’être, aucune d’entre elles ne vise à signaler des traits spécifiquement juifs. Le génie juif ou le monde juif tel que le caractérise Heidegger semble donc consister essentiellement à accomplir mieux que d’autres l’essence de l’époque moderne. »[2]

La position de Heidegger sur la question juive se comprend dès lors comme suit : marquée par les préjugés antisémites, Heidegger inscrit le judaïsme dans la salutaire destruction de la métaphysique moderne, à laquelle pourtant ce judaïsme ne peut appartenir que par un forçage venu de ces préjugés, et il le fait en dénonçant, mais de façon privée, la brutalité des attaques contre les Juifs et en détruisant, à travers ses cours sur Nietzsche, l’idée raciste d’une essence biologique juive. Ce sac de nœuds est malheureusement noué par le silence sur la Shoah, prolongé jusque dans la rencontre avec Paul Celan. Les noeuds en cause, outre l’illusion abandonnée d’un « autre commencement allemand », pendant et relève du commencement grec, auront multiplié les comparaisons évaluatrices (de valeurs relatives : donc typiquement issues de la métaphysique subjective moderne) entre les diverses « brutalités », subies également par le peuple allemand et subordonnées à la « brutalité » historiale de la pensée moderne !

Reste, en dépit de cette contamination avérée de l’antisémitisme, que par ailleurs les questions portées à la plus haute exigence de pensée par Heidegger restent les nôtres : de la différence de l’être et de l’étant, de l’histoire et de la métaphysique, de l’époque moderne et de la technique, de l’enjeu de la langue, de la pensée de l’Ereignis, événement pour un autre commencement…

[1]Référé à l’Allemagne de la première moitié du XXème siècle, "Judentum" est traduit par "monde juif, génie juif", mais peut l’être aussi par "juiverie"… La traduction courante est simplement “judaïsme”.

[2]Pascal David, « Postace du traducteur », p. 464, in : Fridrich-Wilhem von Herrmann et Francesco Alfieri, Martin Heidegger. La vérité sur les cahiers noirs, L’infini, Gallimard, Paris, 2018. En dépit d’éléments intéressants pour le débat, cette publication partielle des Cahiers noirs est entachée d’un préjugé hagiographique qui reconduit la sous-estimation de l’antisémitisme en déniant que Heidegger ait été contaminé par l’antisémitisme et l’ait « inscrit dans l’histoire de l’être », ce qui revient à aggraver son cas puisque dès lors son antisémitisme redeviendrait de type vulgaire, c’est-à-dire ayant conduit au nazisme. Dans leur « Introduction », les deux « auteurs » laissent même aller leur plume au point de réduire l’antisémitisme allemand (donc la Shoah) à une atteinte portée « à la dignité d’un peuple qui a été en toute iniquité la victime de l’atroce folie hitlérienne » ( p. 31) !

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