D’où vient la prétendue soumission populaire ?


La pandémie populiste est devenue un phénomène mondial. Le succès du trumpisme, à défaut ou pas du succès de son représentant, aux récentes élections américaines n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Tous les commentateurs pointent les noms des leaders de pays considérés comme démocratiques dont l’accession au pouvoir témoigne de ce qu’il faut bien appeler des élans populaires : Trump aux USA, Modi en Inde, Bolsonaro au Brésil, Erdogan en Turquie, Orban en Hongrie, etc. : la liste peut s’allonger d’autant plus si l’on y adjoint les chefs de file de partis montants tels Le Pen en France ou Van Grieken en Flandre…

La question, cruciale puisque s’y joue l’avenir des régimes démocratiques, est certes celle de la raison, du motif ou des causes de cette élection, au sens propre comme au sens figuré, en faveur d’un chef autoritaire au programme sommaire, toujours nationaliste (« America first » se décline en variante locale dans tous les pays ou toutes les régions du monde). D’où vient cette confiance des électeurs dont la manifestation semble signaler qu’elle est aveugle puisqu’elle répercute les moindres slogans et même les mensonges de ces hommes politiques populaires ? Car leur ligne politique fait non seulement appel au repli intérieur, fermeture des frontières et racisme latent ou patent en tête, mais même sur les événements les plus immédiats, elle propage des bruits, des fake news, aussi infondées que parfois même délirantes. Ici encore, les fameux tweets de l’actuel président des Etats-Unis fournissent des exemples probants (le dernier, « élection volée » avancé de façon littéralement contradictoire en même temps que « j’ai gagné » est le plus flagrant).

La question se précise donc : d’où vient la confiance, apparemment aveugle jusqu’à l’acceptation des mensonges, en des politiciens autoritaires et trompeurs ? Les réponses sont multiples, de la plus simple et insuffisante, le manque de lucidité ou de jugement du « peuple », aux plus déterminées mais pas déterminantes, avant tout le déclassement socio-économique jusqu’à la misère dans des régions désindustrialisées, le manque d’éducation à la civilité sur fond d’une défaillance générale de l’éducation familiale et scolaire, la mentalité individualiste jusqu’à l’égoïsme dans le culte de l’argent et du profit, la déception face aux élites (bureaucratisme, incompétence, favoritisme, corruption même…). Sauf que ces explications n’en sont pas ou du moins ne sont pas suffisantes car elles décrivent approximativement un état de fait, sans comprendre pourquoi la réponse populiste s’impose face aux réponses traditionnelles les plus « raisonnables », du libéralisme social à la social-démocratie.

Pour tenter de comprendre un peu mieux ce phénomène, il faut se rappeler qu’un mensonge a toujours une relation à la vérité qui peut aller jusqu'à la révélation ! Ici plus que jamais le mensonge sur « l’élection volée » fait signe vers une vérité : celle du vol ! Si la moitié des électeurs américains a ressenti que son suffrage était « volé », c’est que sa situation effective elle-même lui paraît volée, injuste, confisquée par toutes les raisons invoquées plus haut (déclassement socio-économique, perte du sens de la citoyenneté, individualisme néo-libéral, déception politicienne…). En clair : la réponse qui dit que l’élection est un mensonge sonne vrai. Elle n’est pas vraie factuellement quant aux manipulations supposées des votes, elle est vraie quant à la réponse politique adressée aux déçus de la politique.

Il ne suffit même pas de répéter telle quelle la question de La Boétie « D’où vient la servitude volontaire ?» pour comprendre un peu mieux ce qui se passe car la réponse par le goût de l’Un (une idéologie, un maître…) pour expliquer la soumission reste trop générale. Encore une fois, la question cruciale est celle de la soumission non pas à un individu, mais de la soumission à « la » réponse à laquelle cet individu s’identifie. Si le mensonge du vol apparaît vrai, ce n’est pas du fait de l’ignorance des couches déclassées dont on a pu remarquer qu’elles comptaient un grand nombre de « bacs plus trois », mais bel et bien du fait de la connaissance de leur situation effective ou du moins de la conscience indéniable de leur marginalisation (ce qui vaut aussi pour nombre d’immigrés, de croyants ou de jeunes exclus…). Les slogans et les mensonges populistes reconnaissent, de façon fictive ou plutôt fictionnelle mais effective, cette situation en lui fournissant une réponse sommaire, illusoire mais vrai-semblable. Trump me plaît parce que ce qu’il dit me ressemble ! L’électeur populiste juge à bon droit de sa situation reconnue fût-ce par des vérités partielles (lesquelles ne le sont pas ?), tronquées même, qui entraînent son adhésion.

D’où vient la libération volontaire ?

La contre-réponse traditionnelle au populisme par la démocratie représentative échoue parce qu’elle est retournée contre elle-même par le populisme. Certes, on peut toujours attendre que la réalité finisse par montrer que la solution populiste n’en est pas une : mais à quels prix, sans même aller jusqu’à la guerre hitlérienne, au prix de l’exclusion et de l’échec social (et économique, en dépit des succès provisoires de politiques de replis nationalistes, ce qui est le cas des Etats-Unis, mais ce qui fut très brièvement le cas du Vénézuela) ? Mais alors comment ? La contre-réponse par plus d’éducation n’est évidemment pas à écarter, mais elle ne suffit manifestement pas. Au-delà de notre fascination pour l’Amérique, au-delà des ratages des politiques socio-économiques actuelles encadrées par le libéralisme financier, les ratages de la riposte aux thèses complotistes face au virus et même aux outrances islamistes face au racisme et à l’exclusion sociale et parfois religieuse (la critique n’est pas l’intolérance), ces ratages ne se corrigent pas par une seule amélioration éducative. L’école ne suffit pas et ne peut pas suffire à trouver des solutions aux mensonges vrais car elle n’a pas cette fonction politique immédiate et principale. Bien sûr elle peut et elle doit enseigner le sens critique et citoyen. Mais quand le discours politique se contente de solutions bancales tout en ne reconnaissant pas le ressenti et la réalité fragmentaire à laquelle il renvoie auprès d’un large fragment de la population, comment s’étonner que ceux qui semblent s’en préoccuper montent en scène ?

L’échec de la démocratie représentative retournée par la populisme contre elle-même exige de nouvelles solutions. Lesquelles sinon celles qui ouvrent nos actuelles démocraties verticales, hiérarchiques et perçues à tort ou à raison comme élitistes, bureaucratiques et surtout impuissantes ? Comment ne pas se soumettre à l’Un de l’idéologie néo-libérale (le « pas d’alternative ») sans croire à la solution d’une soumission à l’Un du populisme ?

Qui ne voit que se défaire de l’un comme de l’autre passe par l’ouverture horizontale de la démocratie, une ouverture que les mouvements populaires comme ceux des Gilets jaunes, tout comme ceux qui depuis plus d’un demi-siècle se pratiquent sous forme de révoltes massives, de grèves et de manifestations inlassables, d’assemblées libres, d’occupations de lieux de travail, de lieux de pouvoir ou tout simplement de lieux publics, d’expériences d’autogestions locales ont déjà commencé à tracer. Car en définitive seule l’expérience de la démocratie initie à la démocratie. Certes, l’expérience est relayée par l’éducation. Du reste l’expérience même d’un micro-pouvoir démocratique, fût-ce dans un club sportif ou culturel, permet de découvrir les difficultés voire les impasses de toute action et fait aspirer à les comprendre critiquement et à initier inventivement des voies nouvelles.

Favoriser à tout niveau des formes de démocratie, plus que consultative, participative, plus que représentative, directe, qui ne voit que cela seul peut impliquer les citoyens, classés et déclassés, dans la vie socio-politique ? Créer dans les entreprises, un conseil des travailleurs à côté du conseil administratif (au profit des investisseurs) et, entre les pouvoirs législatifs et exécutifs, une assemblée de citoyens tirés au sort à côté de citoyens élus, que ce soit à l’échelon national comme régional ou communal, qui ne voit cela forme chaque citoyen à la démocratie et pratique une démocratie horizontale, surtout des décisions, en alternance avec la démocratie verticale, surtout des exécutions ? Ce ne sont pas les seules solutions possibles, au moins dessinent-elles des voies de solutions réelles.

Elles demandent l’ouverture des populations divisées aux aléas de l’action, mais tout autant des dites élites des pouvoirs et des savoirs au partage initiateur, si les populismes ne doivent pas achever leur contamination en dictatures.

E.C.

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