L'IMPENSABLE GUERRE


Faut-il insister sur la difficulté incontournable d’une parole sur la guerre d’autant plus lorsqu’elle est proche de nous ? De grâce, rejetons les facilités de l’apitoiement à distance et de l’indignation morale, pire des leçons politiques, pire encore des conseils militaires… Si le début de réflexion philosophique consiste à tenter de mettre en question(s) nos prétentions, nos confusions, nos certitudes et nos incertitudes, nos opinions et nos sentiments, tentons au moins, chacune et chacun d’entre nous, de soulever ce qui nous dépasse. Et la guerre, son phénomène humain, tellement humain, nous dépasse ! Or ce qui nous dépasse, c’est notre propre horreur de la guerre et en premier lieu notre impuissance face aux souffrances qu’elle charrie. Mais souvenons-nous des réflexions importantes de Lambros Couloubaritsis autour de la complexité et de la souffrance : d’une part, le paradoxe de la complexité énonce que plus nous nous approchons d’un phénomène lointain, plus l’appréhension de sa complexité augmente ; et, d’autre part, plus nous croyons réduire ce phénomène de façon simple, plus nous croyons résoudre son questionnement avec simplicité, plus la souffrance augmente. S’agissant de la guerre, de toute guerre et de toutes les guerres, qui ne voit que les souffrances lointaines et proches qu’elles manifestent exigent un questionnement à la hauteur de la complexité et de l’énigme que pose l’humanité des guerres ! La guerre est le propre ou plutôt l’impropre de l’humanité !


Cette constante doit être soulignée d’emblée. Elle justifie le sens de l’adjectif « impensable » accolé à la guerre. Car, outre ce qui va être relevé ci-dessous, la guerre récurrente dans l’histoire de l’humanité laisse un impensable, au-delà de toutes les causes qui peuvent et doivent lui être attribuées. La persistance humaine des guerres fait signe vers une énigme que n’explique pas les déterminations démographiques, territoriales, économiques ou climatiques… Quant aux aveuglements idéologiques, en particulier les invocations sacrées et religieuses, ils contribuent certes à la montée des guerres, mais sans épuiser leur genèse dans l’humanisation elle-même, j’y reviendrai.


Tentons dès lors de réfléchir à partir de quelques remarques et de quelques questions, faut-il le dire et l’espérer bien au-delà de nos et de mes opinions individuelles…


Première remarque-question : ne pas voir la guerre imminente : Si la guerre qui sévit en Ukraine nous montre d’emblée quelque chose, c’est évidemment notre erreur première, commune et récurrente, celle de ne pas avoir voulu en voir la menace. Comme la plupart des experts et des politiciens, nous ne voulions pas voir la guerre imminente, au contraire des Ukrainiens qui la vivaient au jour le jour depuis 2014 et peut-être des renseignements américains... Telle est la première chose à mettre en question : pourquoi avons-nous sous-estimé son danger ici et maintenant ? Et, en dehors des motifs actuels, pourquoi avons-nous lié cette sous-estimation à l’impression que « l’Europe n’a plus connu de guerre depuis 1945 » ? Car c’était faire bon marché des guerres coloniales, de la guerre en Bosnie, de nos participations à plusieurs « interventions militaires » (comme « opération spéciale », nous aussi nous usons de ce genre d’euphémismes), même ponctuelles ou sous couvert de l’ONU ou de l’OTAN, sur d’autres continents (Corée, Congo, Rwanda, Afghanistan, Irak, Mali…). Pourquoi encore avons-nous eu l’impression encore plus stupide que « nous ne pouvions prévoir les desseins obscurs de Poutine » ? Tout cela, à côté d’autres sentiments et impressions dictés par notre prospérité inégale, ne renvoie-t-il pas à une méconnaissance angoissée bien plus constante dans l’être humain ? En même temps, de façon contradictoire, cette sous-estimation de la guerre toujours présente et menaçante va de pair avec une passion de l’histoire et de la fiction : nous ne cessons de lire des livres, de voir des films ou des séries télévisées, de jouer à des jeux vidéos … qui nous racontent ou nous commentent ou nous font participer imaginairement à la guerre.


Ainsi s’impose la première question : pourquoi sommes-nous à la fois dans la fascination (des guerres passées et fictives) et dans la dénégation (d’une guerre imminente) ? Et comment ne pas rapprocher cette double et contradictoire attitude devant la guerre de celle que nous manifestons devant la mort : pourquoi la mort est-elle presque constante dans notre mémoire ou notre projection du futur et en même temps absente, sauf peut-être pour les grands angoissés qu’elle paralyse, de nos prévisions immédiates ? A remarquer que ce processus se reproduit et fusionne face à la menace de destruction nucléaire, réactivée par Poutine : nous la craignons de façon générale et nous n’y croyons pas de façon immédiate : « Il ne va tout de même pas… » et surtout : « pas aujourd’hui… ». La guerre, comme la mort, n’aura pas lieu ici et maintenant ! Mais ce n’est pas vrai ici et là, encore moins maintenant et à jamais. Se confirme, comme toujours, combien l’attention à nos façons de parler nous fait défaut…


Deuxième remarque-question : la permanence humaine des guerres… Au-delà de cette double attitude réactionnelle, inscrite et renforcée dans nos propos, et au-delà de son aspect psychologique, une deuxième remarque-question s’impose. La guerre accompagne la préhistoire comme l’histoire de l’humanité et rien ne permet de penser qu’une fin des guerres soit prévisible. Autrement dit, comment se fait-il que les désastres de la guerre participent de notre humanité et cela dans des conditions qui nous séparent de tout comportement animal ? Les cruautés animales portent le plus souvent sur les autres espèces et, quand ce n’est pas le cas, elles n’atteignent pas le niveau d’une guerre : luttes de prestige ou pour le territoire, rarement mortelles, dans les mondes animaux, les conflits ne constituent pas des guerres à proprement parler (à l’exception des batailles causées par l’intervention humaine dans le monde animal, dues par exemple à notre amputation de territoire entre deux groupes de chimpanzés). Même la destruction d’un groupe de fourmis par un autre parait encore explicable par des motifs de survie matérielle. Ainsi les luttes dans le monde animal, le plus souvent entre espèces différentes, n’ont pas lieu, au contraire des guerres, entre des collectivités organisées et idéologiquement opposées (surtout idéologiquement : en fonction des exacerbations charriées par les discours !), elles ne sont ni étatiques, ni armées, ni acharnées jusqu’à l’asservissement et parfois même la presque destruction de l’ennemi de la même espèce. Dès lors, pourquoi et en quoi l’histoire de l’humanité est-elle indéfectiblement liée aux guerres et en quoi s’agit-il d’une guerre au-delà d’un besoin vital de domination ponctuelle, sexuelle ou territoriale ? Car d’évidence, les guerres entre humains qui bien sûr comportent aussi ces envies de domination ponctuelles ne s’arrêtent pas à une conquête limitée et motivée par les nécessités de survie sexuelle ou nutritionnelle sur un territoire. Le terrible exemple de la Shoah, cette guerre imaginaire à l’appui de la guerre réelle, en donne l’indication la plus irréfutable puisque aucune justification réaliste de conquête et de domination ne permet de comprendre son acharnement génocidaire. Mais, sinon les expansions impériales, d’Alexandre le Grand à Napoléon, en tout cas la modernité expansionniste sans limite des totalitarismes hitlériens et staliniens, leur logique du mouvement pour le mouvement jusqu’à l’absurde, hors de toute efficacité stratégique, le montrent suffisamment.


Troisième remarque-question : la poussée à l’extrême des guerres… En écho à cet acharnement génocidaire, il faut suivre le célèbre auteur de De la guerre, Carl Von Clausewitz. Il définit d’abord la guerre comme « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté », ce qui correspond aux définitions classiques de la guerre : un conflit armé, sanglant et mortel, entre collectivités identifiées, autonomes, organisées et institutionnalisées, limité par l’objectif de contraindre et de dominer l’adversaire. Mais Clausewitz signale simultanément, au-delà de cette limite, que la tendance, partagée par les deux belligérants, à détruire l‘ennemi provoque une action réciproque qui les « pousse à l’extrême » (je souligne). Ainsi, une logique ascensionnelle s’ajoute à la passion sanguinaire et inscrit dans toute guerre une tendance à la guerre absolue, une impulsion à « anéantir » (titre récent de l’impitoyable sismographe qu’est l’auteur de best-sellers, Michel Houellebecq). Une question cruciale s’impose néanmoins. Si la violence guerrière devient illimitée, les guerres, non seulement sont récurrentes dans l’histoire, mais elles devraient être ininterrompues, ce qui n’est pas le cas, sans finir pour autant en génocide intégral. D’où vient la limitation de leur illimitation ?


Cependant, avant d’aborder cette question je le répète cruciale, il convient de s’arrêter sur les mots terribles qui viennent d’être prononcés et qui sont tout sauf évidents : conflit sanguinaire collectif, tendance à détruire poussée à l’extrême… Car ces mots ne renvoient pas à la description de comportements humains monstrueux et exceptionnels, ils renvoient à notre humanité commune. La guerre n’est pas due à des fous furieux, même si les fous furieux y trouvent leur plaisir, la guerre est une pratique récurrente des collectivités humaines dont nous faisons partie et dont le réel de divisions, les divisions qui sont inhérentes à la vie en société ainsi qu’à l’existence en chacun.e de nous, menace toujours de passer à la violence. Pour en prendre la mesure ou la démesure, repartons de la fête, dont « la guerre est l’envers », selon l’anthropologue Roger Caillois. Comment le comprendre ?


Quatrième remarque-question : la libération guerrière à l’envers de la fête… L’humanité, l’humanisation aussi historique que culturelle, répétée à chaque génération depuis l’éducation de l’enfant, bref le devenir humain se fait dans une distance prise avec la nature et la vie animale, avec leurs déterminations. Elle se fait grâce aux outils et aux techniques, mais surtout par des lois et des interdits qui sont posés dans le cadre des possibilités infinies du langage, de tous les langages, les langues écrites et parlées ainsi que les langages culturels institutions, rites, vêtements, moyens d’agriculture et d’industrie, art culinaire, art d’aimer, arts et techniques multiples (politique, médecine, peinture, musique...), sans oublier les croyances... Ces moyens, ces inventions et ces créations, avec leurs règles et leurs interdits constitutifs, mettent l’animal humain à distance de la nature et de l’animalité, mais une distance ambivalente, liée aux libertés prises dans nos langages, libertés de créer comme de détruire et même de détruire en créant et de créer en détruisant. Certes, ces « moyens », devenus notre « seconde nature », ne s’inscrivent pas nécessairement dans une opposition à la nature : les anthropologues ont montré que d’autres rapports que l’opposition frontale président au rapport des civilisations humaines à la vie naturelle. Là où les occidentaux veulent être « maîtres possesseurs » d’une nature réduite à un objet extérieur, d’autres pensent leur relation de façon analogique, totémique ou animiste, selon Philippe Descola, loin de notre dualisme. Car notre civilisation de type occidental, judéo-gréco-romaine, de sciences et de haute technologie, a poussé la différence porteuse d’humanité à une opposition jusqu’au point de vouloir et de croire que nous dominions la complexité naturelle et la « sauvagerie » animale. Dès lors, les interdits, s’ils s’accompagnent et se structurent dans des organisations, de la famille à la société, s’ils impliquent des contraintes… – simultanément, ils nous mettent à la fois dans l’angoisse de la séparation et le désir de la liaison perdue. Tel apparaît l’effet pervers, humain trop humain, des langages, des lois et des interdits : ils nous séparent des instincts élémentaires, des besoins de la férocité bio-logique, mais ils provoquent en même temps des désirs de briser cette séparation, de retrouver la spontanéité des liens naturels. Illusion d’une « seconde nature » ? En tout cas, nous créons des médiations entre nature et culture et nos aspirons à l’immédiat de leur fusion ou au moins de leur harmonie. Autrement dit, nous tentons à la fois de nous libérer des déterminations naturelles par la culture et de nous libérer des contraintes culturelles qui nous mettent à distance de leur fond naturel. Ce double geste, cette libération redoublée et divergente, provoque un déséquilibre et une indétermination qui introduisent à notre existence dans ce qu’elle a de plus ouvert et de plus angoissant. Depuis notre ouverture depuis les langues et les langages, elle touche à la liberté humaine, à son ambivalence fondamentale, répétons-le, celle de créer et de détruire.


Très concrètement, par les interdits humains, du meurtre et de l’inceste en premier, nous élevons nos enfants, nous nous élevons culturellement dans la distance avec la nature ET nous provoquons le désir de braver l’interdit, de transgresser les lois dans le rapprochement avec la « nature » fantasmée. Protéger, éduquer, aimer, réfléchir, créer, tout cela est favorisé par la distance prise avec les déterminations naturelles grâce au langage, aux institutions et aux nombreuses règles civilisées, mais cela va de pair avec un renforcement du désir de se libérer de leurs contraintes séparatrices de la vie dite naturelle par une dépense apaisante d’énergie, une réconciliation imaginaire, symbolique et réelle qui va du rire à l’ivresse, de l’étude, la recherche et la création à l’action et à la fête, mais aussi qui va de la violence au crime, au viol et au meurtre – et à la guerre jusqu’à « l’enthousiasme du carnage » (Joseph de Maistre)…


Accentuons cette description, cet enchaînement… Les femmes et les hommes deviennent plus intensément humains quand ils peuvent exister dans des liaisons qui libèrent des séparations lesquelles cependant sont constitutives de l’humanisation. Obéir aux lois qui limitent et séparent des envies spontanées, animales, va de pair avec ces envies culturelles, mais aussi anticulturelles (les transgressions littéraires et artistiques, les plus libres de paroles, en témoignent). L’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste sont sublimés par l’éducation, par l’invention et la création, par l’action politique partagée qui instaurent une nouvelle liaison avec nos congénères. Les partages érotiques, culinaires, studieux, de recherche et d’aventure, de danse et de rire, de pleurer aussi, d’organisation et de « communication » éclatent de la sorte. La fête, en particulier, est l’occasion de relations jusqu’à la fusion joyeuse entre humains. Elle trouve par excellence l’exutoire à la séparation. C’est en quoi la dépense festive, comme l’ivresse ou le rire ou bien sûr la relation érotique, participent de l’humanité la plus intense, selon Georges Bataille, où une sorte de réconciliation opère dans une naturalité ou une animalité sublimée, une jouissance qui s’imagine fusionner la culture ou l’humanité avec la nature ou l’animalité. Cette interprétation a un accent qui fait penser à la synthèse hégélienne : on peut en discuter. Mais ce qui est sûr c’est que la fameuse fraternité guerrière (et d’autant plus machiste) s’y retrouve : la guerre libère des limites et des contraintes, des lois (les violences et les viols avant tout abolissant l’interdit du meurtre et du corps de la femme), et procure une joie parfois elle aussi fusionnelle dans la victoire – laquelle se retrouve symboliquement dans les groupes sportifs vainqueurs, dans leurs manifestations d’oublis jouissifs des contraintes, restreintes le plus souvent à l’ivresse. Ce qui ouvre la question du jeu, de son importance dans l’humanisation dont on peut signaler au moins, avec Johan Huizinga, qu’il n’est pas une imitation des comportements humains. Le jeu n’est pas un élément secondaire, il est premier dans notre formation, à commencer dans notre formation à la parole…


Quoi qu’il en soit, dans nos sociétés de puissance éco-technologique inouïe, comment comprendre autrement les exaltations de masses dans les dictatures totalitaires du XXè siècle ? Comment comprendre le retour persistant des guerres, plus massives et destructrices que jamais, sinon parce que nos plus inouïs défis à la nature et à la mort elle-même exacerbent notre angoisse de perte et de séparation de la vie immédiate ? Nous étouffons, nous nous étranglons dans nos dominations contraignantes. Et nous cherchons à nous en libérer, nous aspirons à cette liberté qui signe la puissance de l’humanité dans sa séparation croissante des déterminations naturelles. Sauf que la liberté provoque comme toujours une contradiction dans l’aspiration, dans le désir de liberté : retrouver le lien imaginairement primitif, la jouissance nous disent les psychanalystes, dans une pulsion libérée aussi bien et aussi mal dans Éros que dans Thanatos ? Toute l’équivoque de la liberté se retrouve ici, dans cet endroit et cet envers de la fête et de la guerre : susceptible de provoquer de la civilité ou de la barbarie.


Cinquième remarque-question : l’expérience dia-logique de la paix… Attention à ne pas céder pour autant au fatalisme. Le pire n’est pas toujours sûr. Aucune guerre n’échappe à la paix – à sa fête. Dans l’histoire, le retour humain des guerres va de pair avec le retour humain des paix. La question de la limitation de la tendance illimitée à la destruction rejaillit ici et pour nous maintenant…


Ici et pour nous maintenant, la guerre connaît une mutation liée à l’hyper-développement de la technique, avec pour conséquence l’effet redoublé du moyen technique : la mise à distance de la violence (de l’arc aux drones, la chose est bien connue, elle participe de cette équivoque « civilisation » des actes guerriers, y compris de leur ritualisation traditionnelle). Je n’ai pas le temps d’insister sur cette mutation, disons surtout qu’elle voit, dans le monde occidental au moins, le passage de guerres sacrées et ritualisée à des guerres désacralisées, de plus en plus dé-ritualisées, quoique distanciées, mais cependant marquées par la conscience de l’insacrifiable de l’existant humain, parallèle dans la société avec l’intouchable des corps dont témoigne le recul, du moins dans les mentalités, des violences infligées aux enfants et aux femmes. Tout cela accompagne à la fois l’autonomisation de la technique surpuissante, capacité de destruction nucléaire comprise, et la montée des droits humains… L’analyse de cette mutation contradictoire est plus qu’à faire, elle s’avère indispensable !


Envisageons au moins la destruction nucléaire qui menace notre planète. Sans omettre la menace de destruction de l’environnement… Le pire n’est pas toujours sûr, il n’est pourtant pas impossible. Mais cette possibilité extrême nous échappe, elle participe de l’aveuglement dans la puissance imaginaire de l’humanité détachée de ses déterminations réelles et de ses régulations symboliques par la jouissance économique et technologique réelle. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’issue ? Trois mots importants viennent d’être prononcés : imaginaire, symbolique et réel. Pensés par Jacques Lacan, je crois qu’ils configurent au mieux l’enjeu de notre humanité, plus radicalement que par l’habituelle opposition de la réalité et de l’imagination. Le réel, c’est ce à quoi nous nous heurtons et qui nous échappe. L’imaginaire, c’est ce par quoi nous rêvons de nous en délivrer. Mais cet imaginaire ne se forme pas tout seul, il ne devient rêve et fantasme qu’en prenant forme. Le symbolique, c’est ce par quoi nous façonnons et fabriquons des moyens de le faire. Les techniques, les sciences, les savoirs et les croyances mettent en pratique et donnent consistance à cet imaginaire face au réel et ils forment ainsi notre monde, sa culture, sa symbolisation du réel. Or tous ces moyens relèvent tous d’un « moyen » suprême qui est bien plus qu’un moyen, bien plus qu’un instrument de communication, un élément formateur qui est notre « milieu » humain par excellence : le langage. Les langues et les langages (gestuels, affectifs, techniques, artistiques, etc.) sont le milieu où prend forme notre liberté (et notre égalité – l’intelligence humaine la plus partagée se forme dans l’apprentissage, complexe et générateur, d’une langue) humaine, avec son ouverture équivoque. Face au réel, nous sommes libres d’imaginer dans un langage ce qui nous plaît et nous déplaît. Autrement dit, l’enjeu de l’humanité, de l’égaliberté humaine, n’est ni dans l’émancipation absolue et impossible de la « nature » (du réel et de ses déterminations), ni dans l’abandon imaginaire à la fusion avec la nature (le rêve d’une jouissance spontanée, instinctive, violente), mais l’enjeu de l’humanité est et sera toujours dans l’effort de symbolisation lucide, dans le raisonnable qui saisit la limite de la rationalité elle-même. (Quand la rationalité pure est, comme on dit, dépassée par les événements, l’effort de réflexion tend vers le raisonnable…). Autrement dit encore, l’enjeu pour l’humanité n’est nulle part ailleurs que dans un pacte, explicite et implicite, qui tente d’ajuster libération et détermination, dépense festive et abandon violent, jouissance risquée et jouissance déchaînée, limitation et illimitation… Cet enjeu est celui de ce qui nous est en commun, de ce qui nous est en partage, de la terre à la vie, de la vie à la culture, de la liberté à l’égalité. Quand le sacré ou le religieux régnait, le partage était inégal, mais il était garanti par le souverain sacré : chacun recevait ce qui lui était imparti (inégalement) et une part impartageable sacrée était sacrifiée en garantie pour tous… En conséquence, une certaine limitation arrêtait ou était censée arrêter l’excès illimité de la violence guerrière. En tout cas les limites des moyens technologiques forçaient à des solutions plus ou moins raisonnables… qui n’ont cependant pas empêché les invasions impériales, mais aussi leurs chutes historiques. Encore une fois, ceci demande à être réfléchi, surtout en regard de notre mutation dans la puissance déchaînée de la techno-économie… Quoi qu’il en soit, il est sûr que, actuellement, la mutation techno-économico-étatique et la désacralisation, au moins en Occident, ont réduit la part sacrée ou la valeur suprême au seul corps humain insacrifiable sur fond de la puissance illimitée de l’économie et de la technique. Et tel apparaît le dilemme qui nous écartèle. Comment développer le partage des droits humains en limitant la puissance autonome de l’économie, de la technique et des États impériaux ? Comment amener la paix par un pacte (un mot qui est dérivé du latin pax) universel qui limite nos puissances autonomes de destruction nucléaire (et écologique) ?


La paix n’est pas un état idéal hors des menaces de guerre : la paix dépend d’un ajustement des conflits inhérents à la diversité divisée des humains séparés de la nature et séparés entre eux par leurs désirs immaîtrisables de libération des déterminations naturelles et des contraintes culturelles, des humains toujours menacés par la violence imaginairement réparatrice. Certes, certes… Words, words, words, dirait Shakespeare… Car comment peut advenir cet ajustement des conflits ? Comment sinon par le passage au symbolique ce qui signifie la politique, en tout cas la politique qui se cantonne dans le langage, les discours en conflit, les institutions, la démocratie. Sauf que le langage, dans le conflit des discours, il faut toujours y revenir lucidement, peut être et est aussi ce qui attise les violences, ce qui les pousse à l’extrême : la liberté du langage touche profondément à l’ambivalence de la liberté. La formule célèbre de Clausewitz : « La guerre est la simple continuation de la politique par d’autres moyens. » peut être tournée et retournée, elle ne permet pas de saisir simplement l’issue à la guerre (pour des motifs liés aussi, chez Clausewitz, à la conception étatique et rationnelle de la guerre et des chefs d’État).


Nous ajuster à la paix dans le dialogue sur les divergences entre les divergents, fussent-ils des belligérants, fussent-ils un agresseur et un agressé, chercher la justice dans le pacte de paix, qui ne voit que se dessine de la sorte la seule issue ? Une issue démocratique internationale qui constitue précisément aux yeux des puissances dominatrices l’obstacle à leur jouissance impériale… Ce que le langage attise, les divisions et leur tendance ou leur pulsion violente, leur illimitation, seul le langage peut l’arrêter, remarquait Hannah Arendt, le limiter, à condition de reconnaître le réel, la division – le conflit des valeurs, des besoins, des désirs et des limites, inéluctables –, et de chercher le symbolique, la relation, leur unique solution non violente dans les égalibertés partagées institutionnellement. Partager la culture démocratique, l’égaliberté culturelle des humains, l’insacrifiable des corps humains qui sont avant tout des corps symboliques et pas seulement bio-économiques, mais des corps « élevés » culturellement dans la lucidité sur l’ambivalence de l’égaliberté, y a-t-il d’autre voie pour la paix – je n‘ose pas dire pour le progrès de l'universalité?


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