La conscience masculine des enjeux de l’IVG


Ce 28 septembre 2022, journée internationale de lutte pour le droit à l’avortement…


Contre le tabou d’en parler alors même que de nouvelles menaces pèsent sur sa dépénalisation, l’enjeu de l’Interruption Volontaire de Grossesse, n’est pas donné de façon évidente. D’abord parce que, pour la plupart des hommes, il reste un problème de l’autre sexe ou, pire, un problème qui peut se régler à la place des femmes, selon le scandaleux exemple de la Cour Suprême des Etats-Unis, très majoritairement masculine. Ensuite parce qu’il ne peut se régler par des slogans sur le corps et la vie….


Cette réflexion s’est imposée à moi, un homme, à la lecture d’un livre, L‘impensé de l’IVG[1], qui rassemble douze témoignages inouïs de femmes d’âge et de condition différentes mis en récits par l’écrivaine Dominique Costermans. Car à nos mentalités obtuses d’hommes, héritiers du patriarcat, ces récits imposent quelques vérités d’expériences…


Ce qui transparaît principalement, à travers eux, c’est d’abord que l’enjeu de l’IVG n’est pas la « vie » en général. Chacun sait bien que ce mot recouvre confusément des objets de la biologie tout autant que des existences humaines, précisément des existences dans un monde humain. Pas l’enjeu de la vie, dès lors, mais du monde. Ce qui pose question avec l’IVG n’est pas l’état de n’importe quelle chose vivante dans la nature, mais c’est la condition humaine de mettre et venir au monde, une double expérience impartageable – où l’enjeu d’un monde humain, ouvert au désir pour la femme et son embryon se joue. Un monde se ferme par le silence et a fortiori par la condamnation. Il s’ouvre par la libération du désir et de la parole…


D’où les autres constats qui apparaissent à la lecture de ce livre et qui devraient éveiller la conscience de chacun et sans doute surtout des hommes…


Celui-ci : la honte est issue des culpabilisations venues des « autres », de leurs jugements de valeur et de leurs injonctions sans regard pour la femme isolée… Le traumatisme, quand « trauma » il y a, est une « construction » de l’autre, construit par ses conventions mentales, ses préjugés idéologiques. Et ce qui les précipite, ce sont l’indifférence masculine, la hargne des vitalistes, les accusations d’irresponsabilité, la pression du milieu (familial) liée à l’obsession de la fécondité, les objectivations réductrices au socio-économique et au bio-psychologique…


Celui-ci : dans l’ambivalence assumée, plusieurs femmes gardent en mémoire ce qu’aurait été leur enfant, un éventuel ou même un potentiel, parfois même inscrit dans un prénom, sans regret pour autant quant à la décision prise.


Celui-ci : liée ou pas au fait que les hommes ne se sentent que trop rarement impliqués, pitoyable paradoxe de leur paternalisme, la solitude reste trop souvent le lot des femmes dans la décision à prendre et les conditions, parfois atroces, de son application.


Celui-ci : à peu d’exceptions près, le mot « vie » n’est pas employé dans les témoignages. Dont l’un va jusqu’à l’affirmation qui écarte tout vitalisme : « ce n’est pas tout à fait à la nature de décider ».


Celui-ci : non seulement la contraception est portée quasi exclusivement par les femmes, mais elle ne préserve pas toujours de tomber enceinte.


Celui-ci : la fécondité est l’«ultime bastion de notre intimité sur lequel tout un chacun croit avoir un droit de regard ». Et à l’appui de ça : le corps d’une femme singulière et la liberté de son choix sont de facto niés dans les débats. Faut-il le répéter : un corps parlant et désirant – dans un monde humain…


Celui-ci : le silence et la « grande solitude » continuent de peser (« l’avortement reste une zone sans mots ») sur les femmes alors que, par contraste, la parole aide dans plusieurs cas – et même la ritualisation (jusqu’à une messe pour l’enfant qui n’est pas né !) – car ces « accompagnements » participent d’un rapport au monde pour la femme comme pour tout un chacun.


Un monde favorise une existence, là où les autres ne sont pas autant d’obstacles à l’éducation, à l’épanouissement, au choix de vie. L’autre, les autres qui peuplent nos existences ne sont pas des anges gardiens, nous les rencontrons dans leur ambivalence, ils nous aident ou ils nous aiment ou ils nous font obstacle ou ils nous haïssent ou ils négligent nos existences… Pour neutraliser cette ambivalence, l’éthique minimale exige le respect mutuel. Les autres, parmi lesquels notre existence est engagée, avant toute chose nous leur devons le respect et ils nous doivent le respect. Et le respect minimum porte sur le corps, de soi comme de l’autre, un corps encore une fois non pas seulement biologique, mais humain, un corps de langages et de liberté. En l’occurrence, le corps d’une femme, a fortiori le corps d’une femme enceinte mérite par-dessus tout le respect de la liberté de ses paroles et l’accompagnement de ses actes, de son monde en devenir.


Qui doit être honteux face à l’IVG ? Les femmes qui décident d’y recourir ? Ou ceux et celles qui s’indignent, fustigent et condamnent celles-là ? L’ignoble n’est pas l’avortement, mais le jugement par réprobations, reproches, réquisitoires, condamnations, qui ferment le monde d’une femme et dans certains pays l’enfermement dans une prison.

[1] Dominique Costermans, L’impensé de l’IVG. Douze femmes – Douze expériences singulières-Douze récits sans jugement, Courteslignes éditions, 2022, 120 p.

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